Les Girls, Cukor
Paul n’en finissait de raturer des pages, les feuillets s’amoncelant plus noircis et déchiquetés que soigneusement empilés. Dans la moiteur de la nuit éclairée par le tube cathodique de son écran, il hésitait, voulait retrouver l’éclat du musical hollywoodien tout en sachant cette quête idéaliste. Il cherchait le point de départ de la fiction, une organisation fictionnelle à son autobiographie. Fantasmant une vie de conquête exaltante, Paul se souvenait du film de Cukor, Les Girls. Qui mieux que Cukor savait filmer les femmes, à part Wong Kar Wai ? Il les sublimait tout en étant au plus près de leur multiplicité. Avec Les Girls, qui empruntait sa structure narrative à Rashomon qui lui-même la tenait du Fusil de chasse de Inoue, Cukor ne s’amusait pas qu’à poser la grande question philosophique : qu’est-ce que la vérité ? Les points de vue de Taina Elg, Mitzy Gaynor et Gene Kelly c’était surtout trois possibilités de fictions amoureuses. Plus qu’une question de vérité liée au regard de chacun, Cukor filmait trois interprétations du désir et des liaisons. Soit comment trois femmes tombent amoureuse du même homme (Gene Kelly évidemment), et comme celle-ci sont partagées entre leurs aspirations personnelles (la danse), symptôme d’une certaine liberté, modernité, émancipation, et l’assurance d’un mariage fortuné avec un homme protecteur mais ennuyeux, loin du séducteur impétueux ayant voué sa vie à l’art, au music hall (Gene Kelly toujours). Cukor se moquait bien de démêler le vrai du faux. La jouissance, l’amusement dans Les Girls, venait du jeu de variation, comment chacune des girls interprètent une possibilité, de caractère et du désir. Celle qui se donne, impulsive, celle qu’on aime par un malentendu, et celle qui ne se donne pas, qu’il faut que Gene Kelly conquière avec acharnement, soit aussi trois jeux de rôle, trois manières d’être pour un même homme. Pas de vérité, que des fictions ; ou plutôt : toutes les vérités sont exactes, elles dépendent de chacun, des affects, de l’érotisme individuel. Epuisé, Paul s’était endormi sur son bureau, il rêvait d’Amérique, terre promise de la fiction et du fantasme.

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